Un pont de mai jusqu’à la Corse

24 mai

4 jours en Corse. Escapade merveilleuse. Vu Toulon de la mer : beau coin, gâché sans doute par le couloir d’immeubles. Voiture avalée par le navire vers 19 h 30 — sensation d’un troisième monde de tôle flottante (ni le réel ni l’imaginaire, mais l’entre-deux : lieu de film, réel d’une fiction). Une petite bière à la châtaigne, la fameuse Pietra corse, nous permet d’équilibrer le mouvement des vagues. Nuit sur le sol à remous du bateau, dans nos sacs de couchage. Arrivée à 7 h sur le sol corse. Boutiques assez luxueuses, Ajaccio me fait penser à une petite Aix-en-Provence vers 5 heures du matin (vide). Une femme attache les plantes qu’elle met à sa fenêtre avec du fil blanc. Les marchés se mettent en place. Prenons pains au chocolat et croissants. Continuons à marcher les doigts gras. Prenons la route qui passe d’Ajaccio, assez peuplée, légèrement défigurée par les grandes surfaces, aux virages sauvages, balcons de verdure au dessus de la mer. Nous longeons la côte, nous arrêtons marcher dans les falaises rouges de Piana, où des kilos de chair âgée sont disséminés par des bus plus larges que la route pour un parcours photographique. Couple bus/ touristes : n’ai rien (ou pas tant que ça) contre ; ils ont l’air ravi, engagent facilement la discussion.
Visite de Piana, où ça parle corse et italien. Ça joue au foot devant la maison, sur un fond de musique (corse, évidemment). Notre radio à nous ne capte rien. De temps en temps, un peu de culture, d’inter et de musique — from France. Nous grimpons en direction de Corte, après nous être ravitaillés en saucisson et fromage de chèvre à Porto. Nous nous arrêtons pour une ballade et une baignade dans les piscines naturelles d’Aïtone. Je récolte des démangeaisons processionnaires (une chenille s’étant glissée sur ma serviette). Le lieu est superbe ; un peu dangereux pour la baignade. La montagne nous réjouit plus que la mer, avec ses chèvres (processionnaires elles aussi, mais en plus dissipées), ses cochons étalés sur les bords comme des phoques au soleil, ses vaches gracieuses et imperturbables. Les villages perchés, comme celui d’Evisa, donnent à voir des lieux sereins, dont la vie se résume au paroissien qui tape la discute au gars à vélo et aux touristes qui passent par là en espérant trouver l’église ouverte, à la nana brune avec grosses boucles d’oreille qui déboule tranquillement dans sa rue étroite avec son 4×4 noir surdimensionné, et bien sûr au bar, meilleur endroit duquel regarder la vie (et ces drôles de continentaux habillés en randonneurs) passer, le coin du monde par excellence. C’est drôle, on a l’impression que ces villages sont les lieux paisibles d’histoires vivaces. Et quoi qu’on en dise, les Corses sont accueillants. Nous redescendons vers la mer et tournons dans le grand virage en direction d’Osani. Nous nous engageons sur l’une de ces routes minuscules de Corse qui conduisent toujours au paradis. Loïc s’inquiète de n’avoir rien à manger et de ne pas savoir où dormir, quand soudain, elle est là, la pancarte magique avec « camping » inscrite dessus. Nous nous baignons dans l’anse bleue déserte avant de remonter en direction du camping pour aller voir à quoi il ressemble. « Qui va là ? », nous lance l’homme de la terrasse, quand je décide de m’aventurer plus loin pour faire le tour du propriétaire. « Oh on voulait juste regarder le terrain » « Ah. Vous pouvez y aller ». On y va, et le lieu est incroyablement beau. Une colline de chênes et d’oliviers, aménagée avec des petites restanques individuelles, chacune correspondant à un emplacement. Nous allons tout en haut : la vue sur la mer qui est à 50 mètres est sublime. Les sanitaires sont dans une petite maison de pierres sèches. On entend les vaches et les oiseaux. C’est tout.
Nous tombons amoureux de cet endroit et je me promets secrètement de me reconvertir un jour en gérante du camping idéal. Après avoir planté la tente, on va manger l’assiette de charcuterie que nous prépare Félix, le propriétaire. Il nous offre un verre d’alcool de myrte maison, un délice. En discutant avec sa compagne, nous apprenons que le camping se vendra bientôt : “à 7 chiffres”, me dit-elle, après que j’ai espéré l’espace d’une minute pouvoir l’acheter. Il faudra rêver ailleurs… Félix nous dit qu’il a racheté cet endroit à un vieil ami qui insistait pour qu’il le reprenne. Qu’il est l’homme le plus heureux depuis que chaque matin est une « nouvelle scène de théâtre ». Aujourd’hui, l’endroit étant classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, il ne serait plus possible d’acheter un terrain pour y exercer une activité (pas même ramasser les olives). Il y a, partout, des images de Clint Eastwood et de ses films. Il y a, je remarque, un peu partout en Corse, dans les ranch, les buvettes, de ce rêve américain là. Le lendemain matin, nous montons jusqu’au col pour prendre le « sentier du facteur », qui mène à Girolata. Le petit village, uniquement accessible par ce sentier ou par bateau, est un véritable hameau touristique. Chaque maison ou installation est un restaurant. Mais dès que les bateaux repartent, il se vide entièrement et on peut apprécier la beauté du cadre.  Nous achetons des petites spécialités cuites au feu de bois, aux blettes et au brocciu, et des gâteaux à la châtaigne. S-U-C-C-U-L-E-N-T.
Nous nous baignons dans l’eau limpide. Il se met à pleuvoir et nous repartons. Virages, virages, virages… nous arrivons dans le golfe de Saint-Florent. Nous dormons dans (ce que j’appelle) un camping industriel. Les odeurs d’eucalyptus m’émerveillent. Pas le grillage et les mobiles-homes. Le lendemain, nous allons à Casta, point de départ de la marche qui conduit, en traversant le désert des Agriates, à la plage de Saleccia. Senteurs de garrigue. Il est indiqué 3 h 30 de marche. Nous mettons 2 heures avant de mettre les pieds dans le sable fin et la tête sous l’eau turquoise qui me rappelle les Caraïbes — en froide, évidemment.

Les Caraïbes et son ciel chargé de colère… Les nuages bas promettent de la pluie. Nous pique-niquons. Un homme nous remarque alors que nous nous essuyons les pieds pour mettre nos chaussures de marche. On l’entend dire à sa femme et sa fille « 3 heures de marches, dit, on va pas les laisser remonter comme ça, si ? » Les femmes font l’autruche, mais l’homme vient nous voir et nous propose de monter à l’arrière du pick-up rouge. Nous acceptons avec un grand sourire : cela nous rappellera le Guatemala. Accrochés à l’arrière, assis avec les affaires de pêche, nous nous apprêtons à remonter ce que nous avons descendu à pied : vous seriez étonnés de voir ce que peut faire un 4×4. Traversée des Agriates : du vent, des ruisseaux, du sable, des rochers, sous le ciel menaçant. À l’arrivée, l’homme nous précise quand même (en bon corse) : « Ça a été ? Parce que là j’ai été doucement, en temps normal je vais beaucoup plus vite et on ne sens même pas les secousses…Je vous descends à St Florent ?  » La golf nous attend sagement et nous repartons en direction de Calvi. Les paysages ressemblent à ceux de la Côte d’Azur, les routes sont larges. Les Corses mordent toujours dans les virages. C’est presque une règle de conduite, ici. Calvi est jolie, mais trop touristique. Nous continuons en direction de Bastia avant de bifurquer vers le nord, où nous attend notre réservation au domaine d’Anghione : enfin, nous allons utiliser le coffret « Wonderbox Nuit insolite » que l’on nous a offert pour notre mariage (il y a 1 an et demi). Effectivement, le séjour sera insolite. Le lieu est désert, très accueillant, mais on est là dans un centre de vacance hors saison — autrement dit : un lieu de loisir désaffecté. On nous donne les clés d’une première « maison ». On ouvre et il n’y a personne, heureusement, mais les affaires de quelqu’un, le lit défait… Bref, la jeune fille est gênée et nous donne une autre clé. Le lieu est sympa, avec vue sur le champ de pâquerette et la plage à 20 mètres. Bon, ils ne donnent pas de draps, mais des espèces de recouvre-lits dans la même matière que les charlottes de protection pour cheveux, mais vous avez par contre une quantité impressionnante de vaisselle. Donc, ce sera cuisine locale pour ce soir. Exception faite du melon, nous n’achetons que des produits corses (dont des tomates pas mûres), et constatons (à nouveau) à quel point la vie sur l’île est chère.
Le lendemain,  après le petit-déjeuner cocasse (le self-service n’étant pas fait pour les retraités qui se brulent les doigts sous la fontaine à eau chaude après avoir mis dessous une tasse à café au lieu du bol prévu, versent le jus d’orange à côté du verre qu’ils ont mis sous la fonction “lait”, restent plantés mille ans devant les mini-confitures en disant : “Geneviève!! Attends! Mais c’est à quoi ça??!! C’est une groseille ou une orange dessus??!” et reviennent à leur bungalow avec des demi-baguettes dans le sac), nous faisons le tour du Cap Corse. Les routes sont dans un état pitoyable : ça pimente un peu le parcours. Et quand la pluie arrive à 13 h, nous commençons à rouler au pas : il ne manquait plus que ça. Le garagiste ne voulait pas me laisser partir en Corse avec la golf et sa colonne de direction foutue, et nous voilà sur des routes de terre sous la pluie à la faire virevolter dans les virages au dessus des précipices merveilleux de l’île de Beauté. Une plage en particulier est sublime, d’un gris profond : celle de Nonza. Visitons Canari, lisons les inscriptions  de bord de route : « La Corse ne sera jamais une résidence secondaire ». Nous arrivons à Bastia vers 15h, il pleut des cordes. Nous visitons un peu sous la pluie, demandons à une jeune fille si elle connait un cinéma. Justement, elle y va, nous dit-elle. Elle demande d’où nous venons et nous confie qu’ici la mentalité l’exaspère parfois et qu’elle rêve de venir sur le continent… Nous n’allons pas au cinéma, de peur de finir par rater l’heure d’embarquement, qui arrive, tout doucement, aussi doucement que le rythme auquel parlent (et vivent) les Corses. Et nous voilà déjà repartis pour Toulon, repartis pour une nuit par terre, mais par terre du bateau sur l’eau… Sauf que cette fois-ci, annonce le commandant au micro, « les conditions météo ne sont pas bonnes »… Ouf, on a de la bière et du vin.

Hyères 2012 – Mythologie de la villa Noailles

1 mai

Une ambiance. C’est ce qu’on vient chercher au FIAMH. Des couleur, du son, de l’air. On vient prendre la température (de l’eau, du public, de la jeune création, du soleil), et bizarrement il fait toujours très chaud. En plus d’être un centre culturel, la villa est un foyer. Jean-Pierre Blanc le dit : le but, c’est d’accueillir comme on le ferait chez soi : avec des fleurs. Bien sûr, le chez-soi s’est agrandi. Le petit festival d’il y a 27 ans (le “salon européen des jeunes stylistes”) s’est transformé en véritable évènement international (“Festival international de mode et de photographie”), la villa est devenue un lieu d’exposition, les 1800 m2 à l’abandon se sont transformés en lieux de vie, de rencontres, de travail et de farniente.

Pour la 27e édition du festival, Yohji Yamamoto préside le jury. La mer est agitée. Les défilés se passent dans le hangar des Pesquiers, sur cette bande étroite qui sépare les bras de mer gauche et droit de la presque île de Giens. Les concerts ont lieu dans les jardins suspendus, ou sur le parvis. Les expos sont dans la piscine, au dessus de la piscine, autour de la piscine. Les expos sont dans les jardins, sous les pins, le pigeonnier. Les expos ont lieu dans le squash, dans la villa initiale, première partie construite de cette maison membrée démembrée remembrée dont le minotaure réapparait dans les tissus, les textures, les instantanés – sabots de laine de Ragne Kikas, tête de cheval d’Olga Cafiero, restes d’une fresque d’Oscar Dominguez…

Il y a tout, en tout cas, pour faire de la villa un mythe : un modèle en matière d’invitation à la création, un idéal dans la possibilité de créer un lieu de rencontre assez beau, assez exceptionnel, pour accueillir chaque année les fleurs d’un nouveau printemps, talents d’une nouvelle génération. Pour nous accueillir tous. Vivement 2013 : c’est ce que vous lirez certainement sur tous les blogs…

On en parle ici,, là-bas, à côté et ailleurs

Décryptage des “pieuvres, colle blanche et mousseline” par Abigail Ainouz, avec qui j’ai eu le plaisir de partager le taxi bling bling (euh… pardon, le chauffeur, men in black, haut de gamme).


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Le Var au sucre glace

2 fév

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L’attente à Toulon. Saison complète.

13 déc

2 décembre 2011

Saison 1. Au panneau de la gare TGV : 1 heure de retard. Marché de Noël avec le sac plein de bouteilles pour Annette.

Je pense à laisser une lettre dans la boîte au Père Noël de la Place de la Liberté: SVP, P.N., faites que le train ne soit plus en retard quand nous y retournerons.

Saison 2. 1H30 de retard. Le P.N. ne m’a pas lue – j’oubliais que la Poste est fermée à cette heure-ci.

Saison 3. Un homme armé d’un gros objectif prend des photos du panneau d’affichage de l’extérieur de la gare. Il se fait interpeller par un garde de sécurité (dit-il, mais il a plutôt la dégaine d’un roumain alcoolique à l’œil droit estropié). Le garde de sécurité-petit-agé-roumain-alcoolique-estropié appelle un flic qui fait la morale au photographe. Le photographe appelle son copain au style de drogué révolutionnaire, oreille percée, qui fait la morale au flic. Un autre flic intervient. Un combat de pensée-haut-niveau s’engage. L’heure est grave : la liberté est en jeu.

Saison 4. 1H45 au panneau. Le claudo attitré de la gare de Toulon vient nous gratter. On engage une discussion (superficielle) sur l’état de la société. Loïc finit par l’effrayer avec son “Dieu nous regarde”.

Saison 5. “2 H”. Nous sommes impliquée dans la résolution d’une nouvelle péripétie. Une paysanne refuse d’avancer son char: elle attendra au dépose minute, coute que coute. La citadine derrière elle enrage. Elle se met à cracher du feu. Le citadin derrière la citadine vote pour qu’elle dégage. Et ainsi de suite. Mais la paysane ne bouge pas : le bouchon citadin grandit. Je décide alors d’intervenir: “Enfin Madame, vous voyez bien que vous bloquez la circulation. Tous les trains ont du retard, et il y a une place plus loin”. Enragée à son tour que des “jeunes” puissent être aussi fermés d’esprit, elle reprend le volant: “Ah ben je préfèr’ ma campagn’! moi j’vou’l'dit!!” Loïc, qui aime avoir le dernier mot, lui lance gentiment: “Venez donc à pieds la prochaine fois”. Et la peugeot fait “vroum”.

Saison 5. “2H30″. C’est une saison calme. Les gens attendent tous ensemble patiemment.

Saison 6. 3 HEURES. MON DIEU. Je vais m’assoir, sortir le scrabble et raconter les saisons.

3 décembre 2011

Arrivée 3 heures du matin. Taxi offert par la SNCF. Bons de 20€ par personne. Nous sommes 4. Jackpot pour le taxi. Notre premier taxi dans Paris et la sensation agréable de redécouvrir ses rues tant parcourues à vélo. Impression d’avoir vieilli – déjà! 40 bis, Avenue de Suffren: autant dire qu’Annette habite en face de la tour Eiffel.

Petit Jean tout mignon tout fou. Un dragon d’enfant.

Journée dépensière avec Annette. Pendant que nous faisons de la balançoire au parc, Loïc se débrouille pour arracher Jean de ses envies sociales avec les jouets des autres enfants. Manèges. Pluie. Abris. Annette prend une photo de Loïc et moi au pied de la Tour Eiffel…?

4 décembre
1H06. On croise Johnny qui sort de la Tour Eiffel.

Johnny… et des crânes.

5 décembre 2011

Rencontre Daniel Cohen. Robuste. Mural.
Éditions l’Harmattan: pauvreté du lieu.

Rendez-vous avec nos amis parisiens. Nicolas n’oublie pas de nous faire son regard. Lionel a toujours le sourire immense et Nahéma ressemble de plus en plus à Bérénice Béjo.

L’appartement de C.G :quelle bibliothèque. Vue grise à carreaux. Cuisine à notre échelle. Douillet.

Il pleut, il grêle. Pas le séjour à Paris le plus productif, mais quand même, ça fait du bien.

A notre retour, la citrouille a encore vieilli.


Et il est temps de faire le sapin.

Les grands ours au Royaume Uni

7 nov

21.10.11, dans l’avion.

Embarquement sur la piste. Il y a des queues partout. À l’enregistrement, aux passeports, dans le couloir, sur la piste, dans l’avion. Les places ne sont pas numérotées. Nous sommes les derniers de la file, mais trouvons quand même deux places à côté. Au décollage, pas de palmiers. Le soleil rend la mer éblouissante, l’aile de l’avion coupe la vue en deux : à droite, la terre, à gauche, l’eau. D’en haut, l’île de Porquerolles semble absolument déserte. Toulon, au contraire, paraît très peuplée. La rade est belle. D’Hyères, je ne vois pas grand-chose sauf un bout de Giens quand l’avion bascule vers l’Ouest. Les vagues rident la mer de façon à donner l’impression de voler au-dessus d’une tapisserie bleue – et brillante. Dans l’avion, mal au cœur et aux oreilles : l’isolation est une isolation de low cost. Dans le magazine Ryan Air, il y a un extrait du calendrier 2011 des hôtesses en maillot de bain. La nôtre aurait pu poser : blonde aux grands yeux bleus, chignon tiré et rouge à lèvres sur jambes longues. Mais pas très souriante.

22.10.11, Great Tew.

Traversée de l’aéroport longiligne de Stansted, échangeons 1100 euros contre 854 pounds, arrivons au comptoir de Hertz, où, prête à nous donner les clés, la dame rouge aux cheveux jaunes nous retire soudain leur garde : « your credit car dis decline ». Shit. Il y a un souci avec la MasterCard. La dame gentille à l’air froid nous laisse passer tous les appels nécessaires, et comme d’habitude, inutiles. Dernière nous s’amassent les clients. La dame froide à l’air gentil s’éclipse et revient avec un papier jaune : elle nous fait une fleur. Nous laisse partir sans caution et avec les clefs d’une golf 6. Parking n°77, la voiture grise cligne des yeux orange. Wouaou. Quel confort. Nous quittons le parking et Loïc a un doute : arriverais-je à conduire sur la gauche avec un volant à droite et des vitesses sur ma gauche ? Les routes sont larges, les voitures disent : l’Angleterre est riche, le paysage est vert, plat – des arbres, des arbres… Nous finissons par quitter l’autoroute et prendre la route minuscule qui nous mènera à Great Tew. C’est un pas dans le temps. Il fait nuit et les lumières éclairent des maisonnettes à la Blanche Neige. Nous nous arrêtons pour demander notre direction dans une auberge de bord de route. Personne au comptoir, et la fille du restaurant est d’une froideur déconcertante. La chaleur du lieu ne colle pas avec l’atmosphère hivernale. La route est une succession de hameaux dont la vie se concentre chaque fois autour d’un pub. À Great Tew, notre auberge est charmante, mes cheveux restent accrochés un peu partout aux poutres auxquelles je me cogne. Ce matin, petit déjeuner énorme, et la serveuse d’hier ne nous dit pas bonjour : j’avais bien dit à Loïc que le pourboire, c’était au moins 10 %. L’Angleterre, c’est cher. Et il fait beau.

22.10.11, vers Cheltenham

Nous avons percuté un animal. Choc violent. L’aile gauche est froissée. Un réceptionniste indien fait semblant de nous aider. L’Angleterre me fait peur.

Visite des Cotswolds. Hors du temps, cimetière aux arbres taillés, toujours un pub éclairé. Des animaux écrasés et décapités le long des routes. Des villages enchantés aux gens insipides. Des hommes à béret, des fermiers dans de luxueuses berlines. Moi qui ne peux toujours pas ouvrir ma portière. Oxford, magnifique : Disneyland pour étudiants. Quelle architecture ! Richesse, élégance, jeunesse. Nuit dans la voiture, tordus quelque part au-dessus des lumières lointaines de Cheltenham, sous les feuilles rousses.

23.10.11, Snowdonia

Routes à virages, petites et mignonnes, comme tout ce qui est anglais, sans pour autant être accueillant. Route jusqu’à la mer –je n’attendais que ça, traverser vite le pays de Galles pour voir la mer. Le Pays de Galle est un joli pays qui frissonne. Joli, mais qui ne retient pas. Le littoral ressemble à la Normandie. Une eau plus verte, une lumière d’un jaune plus pâle. Nous visitons la cathédrale de St David’s, surprenante et superbe. Les tombes, toujours, comme des pierres de vérités échouées ici et là. Le ciel, bas, lourd… le fameux couvercle. L’obsession : combien va nous prendre Hertz pour le « damage » ? Quelle autre solution ? Quel était cet animal ? Nous n’avons rien vu surgir, aperçu des pattes frapper à ma gauche. Route sinueuse encore, et nuit dans le près d’une ferme à l’entrée du parc Snodownia. Pluie, flaques, feu avec du bois mouillé, tasse de thé tiède accroupis entre les limaces : vacances à l’anglaise. Pas envie de trainer au Pays de Galles.

24.10.11, Lake district

Visite de Chester. Départ à pieds depuis le park&ride (principe qui permet de garer gratuitement la voiture puis de prendre un bus pour le centre-ville). Belle, très belle ville entre des murs romains. Je me sens à Strasbourg. Route jusqu’à la région des lacs, que nous ne verrons finalement qu’à la tombée de la nuit. À Hawkshead, on nous demande 50 £ pour camper : merci, nous dormirons dans a voiture, c’est moins cher de se prendre une amende. Accueil antipathique. Nous mangeons dans un pub génial. « Ça ne vous fait rien, il ne reste que cette toute petite table, là-bas au fond dans le coin… » : vraiment génial. Tapisserie en tissus à carreaux, petit banc pour petite fenêtre à colombage, ambiance feutrée et chaleureuse. La nourriture est EXCELLENTE. La bière aussi. Canard sur lit de choux au cherry. Cheese-cake et pudding au caramel chaud… Tout est fait maison, on ressort un peu bourrés et heureux sur le chemin de nulle part qui nous fait nous arrêter dans un premier parking de bord de route. Au loin, les lumières des voitures nous paraissent menaçantes ; nous parcourons encore quelques kilomètres avant de trouver un parking isolé. À 6 h, une voiture nous rejoint, puis repars… Assez pour nous réveiller. Je rêvais qu’un loup voulait manger le renard qui se trouvait dans la maison. Qu’est-ce que je préfère ? Le loup ou le renard ? Au lever du jour, timide, pluvieux, nous filons vers le dernier lac avant de prendre l’autoroute pour l’Écosse.

L’Écosse ! Nous sommes le 25, et l’Écosse nous a déjà séduits, en quelques heures à peine. Les gens sont plus sympathiques. Le patron de la guesthouse, la femme à qui je demande notre direction, l’employé d’Hertz-Glasgow qui rit en demandant si c’est un éléphant qui nous a percutés, et nous conseille de passer par un garagiste plutôt que de payer plein pot chez eux. Nous visitons Glasgow, en friche, une espèce de New York hyper agréable – New York, le côté Brooklyn, tons rouges et gris, parkings défoncés, salle de gym dans un hangar. La ville me plait beaucoup, surtout le quartier excentré où nous sommes, West End, et cette sublime guesthouse, dont le chat énorme, un Félix obèse, me persécute quand je prends son fauteuil pour écrire. Très bon restaurant pas loin de l’université (qui comme toutes les universités d’ici est un château), où nous goutons le haggis. Au dessert, cheddar avec fines galettes au beurre, pomme, compotée, raisins frais.

26. 10.11, Musée de Glasgow

Les musées écossais sont vraiment géniaux. Ouvertes à l’enfance, à l’humour, les collections sont présentées avec une méthode « comparatiste ». Passé/Présent, Soi/L’Autre… Il n’y a pas de séparation, d’un côté, le musée de l’Islam, de l’autre, Le Louvre, etc. Il y a, face à face, des objets du monde entier, l’armure d’un Micronésien du XIXe face à celle d’un anglais. Les histoires sont racontées par des « gens », l’Histoire est montrée comme une sélection d’histoires. Tout, ici, est au pluriel, on prône la multiculturalité, on incite à la pensée, sans gravité. C’est un peu moraliste, mais léger. Les cartels s’adressent à l’enfant qu’il y a en l’adulte : au reste de souplesse dans nos cervicales pensées. On nous parle d’un marin, « the nicest person in Glasgow », disaient ses voisins, de cette mère, cette femme, qui  nous raconte la mort de son fils le jour où il portait un tee-shirt des Celtic. On nous informe aussi sur la façon dont les collections sont réunies et dont le personnel du musée entre en contact avec les autres cultures (ils inventent le musée-responsable, dirait-on). En lisant une frise historique, je mets une pensée dans un coin de ma tête : quand on cherche à détruire un homme, ou plutôt le pouvoir qu’il représente, on le déloge : on le prive de lieu.

Au premier étage, les peintures (Allemagne, Italie, France…), et pour chacune d’entre elles, un cartel-livret plastifié où l’on apprend qui est le peintre, quel est le sens de son œuvre, ce que l’on a pu dire de lui (une citation de lui ou d’un critique de son temps). Le musée est ludique, franchement fascinant et antiprétentieux. À l’image de Glasgow. Il donne son sens à la diversité –melting pot d’objets.

27.10.11 Glasgow -> Fort Williams

Camping sous la pluie avec paysages d’orangeries lunaires. Écoute du deuxième CD acheté au hasard à Glasgow, Elbow (avons envisagé comme signe du destin le fait de reconnaitre la pochette comme notre repose bière du pub de Hawkshead) et Noah and the whale. La musique va avec le temps, les notes roulent le long des vitres.

Nous avons visité deux garages. Le premier nous a permis de pouvoir rouvrir ma portière (tout en aggravant les meurtrissures de la carrosserie). Le second nous a confirmé qu’il faudrait remplacer l’aile, et que cela prendrait du temps. Cet accident nous aura au moins permis de partir à la rencontre des garagistes écossais (serviables). Nous avons marché trois heures sur le Ben Nevis, entre les fougères, dans le brouillard et les arcs en ciel, avant de reprendre la route. Visite de Plockton, le village aux palmiers. Par beau temps, il parait que l’on reconnaît les eaux caribéennes… Nous avons juste croisé des poissons morts avec vue sur le château. La route est on ne peut plus étroite. Et superbe. Sauvage désert, où la circulation pourtant est assez régulière pour rendre la conduite stressante. Nous passons Ullapool (pas un chat, trois gosses qui jouent au ballon dans la nuit et ce vieux qui roule son tabac). Nous nous arrêtons dormir dans un chemin de centre de recyclage. Un camion passe, mais ne nous dit rien. Ce matin, nous partons pour Durness par l’A835.

29.10.11

La route entre Ullapool  et Durness est enchanteresse. Désert aux mille oasis, les reliefs sont doux, les couleurs, automnales, chaudes. Parfois, on  croit rêver : un cerf traverse, puis deux, puis trois… un troupeau de ces têtes boisées défilent sous nos yeux. La route se rétrécit encore, et on ne croise plus personne. La mer, comme le ciel, est à la fois sombre et lumineuse. À Durness, elle ne s’écrase pas violemment contre les roches, mais s’étale, turquoise, le long des plages de sable fin. Les moutons sont partout, indifférents aux monstres à quatre roues. Nous arrivons à Dornoch vers 16 heures, espérons y trouver une chambre dans le château. Mais il y a un mariage : le château est plein pour tout le week-end. L’office du tourisme nous oriente vers un autre endroit –glauque. Nous décidons de pousser jusqu’à Inverness. Inverness se révèle être une belle ville animée. Et le Bed & Breakfast où nous trouvons refuge nous laisse les yeux écarquillés devant tant de charme, les narines ouvertes à tant de délicieuses odeurs (émanant de la cuisine comme de la chambre). Nous avons été chanceux : La maison affiche complet, mais Loïc décide de quand même tenter  le coup. Quelqu’un vient d’annuler sa réservation. Elle nous donne leur chambre et nous fait payer moins cher, le « deposit » de l’annulation faisant la différence. Chanceux, vraiment, car c’est là la chambre la plus accueillante que nous ayons jamais eue. Porto en carafe et ses deux verres, thé « de luxe », savon fait main, crème de massage, peignoirs sur-douillets, chauffés… Et cette baignoire sur pied, et ce coton égyptien autour des coussins immenses… Sans parler du petit déjeuner fabuleux… Tout, de A à Z, sent l’authentique, avec la touche de luxe qu’il faut à des voyageurs fatigués de rentabiliser la voiture en dormant dedans. La propriétaire du lieu a  perdu son mari il y a 5 mois, elle porte en elle le deuil, le retrait et la générosité. Le soir, nous mangeons dans un « restau » que je prends d’abord pour un casino. Les hommes boivent et gueulent, les familles se retrouvent là pour engouffrer quelques bières et un burger bon  marché. Ça nous change de l’univers pompeux des restaurants trop bien tenus, trop polis et silencieux.

30.10.11

Visite à Volkswagen. Il faut aller voir le body shop, fermé le samedi. Route des whiskys. Aberlour fermé. En fait, à part Glenfiddich, toutes les distilleries sont fermées. Les paysages, ici, sont plus que jamais bucoliques, et roux. Dégustation du Glenfiddich 12, 15 et 18 ans. Je préfère le 12, teinte verte, goût de poire. Loïc sort premier de la classe alcoolique, il répond le premier à : sentez et dîtes moi lequel de ces trois tonneaux est espagnol. On nous explique tout, comme c’est en anglais et que le lieu est bruyant, je ne retiens presque rien. Que des images et surtout des odeurs très fortes, à vous rendre saouls. Du malt, sec, mouillé, du caramel, de l’eau bouillie…

Une biche passe devant nous, fabuleusement gracieuse. Je crois vivre un ralenti quand le pompon blanc traverse (et me dit qu’au vu de sa petite taille, et de la façon dont elle élance ses pattes, c’est surement cela que nous avons laissé sur le bord de la route – Loïc pense que c’était un chien). Nous traversons les Cairngorms. Ultra joli.

20h. Derniers délais pour commander. Ici les services commencent à 17h30, et se terminent généralement très tôt. Des enfants dans les couloirs, sorcières et démons cuisinent ; Halloween a déjà commencé, et on nous a déplacés de l’étage du bas à celui du haut : les musiciens demandent plus d’espace. Tables retirées, on installe baffles et piano. L’Écosse est tout entière dans cette maison en bordure de rivière, dans ce petit village dont les lumières signalent les endroits chauds. Des endroits comme ici, où la petite sirène version moderne nous sert, sexy, à côté de son fantôme mâle, et où 5, 8, 12 musiciens s’accordent tour à tout pour donner le rythme de la soirée. La musique raconte des histoires, entraine, rapproche, entre deux flutes, violons, basse, accordéons, banjos, cuillères en bois… Et notre burger, qui arrive bientôt. Nous sommes à Dunkel, derrière la fenêtre sale qui donne sur la rivière, derrière les rideaux à carreaux. Deux filles tricotent en bavardant. Dracula continue d’arpenter les escaliers. Des fées viennent d’arriver et papillonnent autour du bar tandis que la batterie se met en place. Loïc est aux toilettes. Le burger, énorme, est là.

30.10.11

Nuit dans la voiture. Impossible de trouver un coin tranquille qui ne soit pas effrayant (forêt hantée de hangars à radars, propriétés privées…). Choisissons le parking boueux.  Réveil à 6 heures, deux pastilles militaires pour deux cafés chauds. Le jour qui se lève et la voiture qui redémarre. Radio : nous apprenons que nous changeons d’heure. La route est verte, paisible – avec la peur, toujours, de voir sortir de nulle part un animal.

Des châteaux, des rivières, la forêt d’automne et les sapins prêts à fêter Noël. Il est 7 h et nous errons dans Perth vide. Décorations et vitrines oscillent entre Halloween et Christmas. La lumière à la fois jaune et blafarde d’Écosse vient briller le long du courant. Érable rouge. Cimetière de pierres plantées. Nous repartons pour Edinburgh. Aire d’autoroute : rafraichissement du visage et des dents – quand même, les cheveux sont gras. Nous arrivons à Edinburgh par sa banlieue : des maisons victoriennes et des jardins. Il semble qu’ici, la banlieue n’ait pas le même sens. Presque aucun immeuble, du relief, et la mer. Edinburgh a vraiment tout pour plaire. Nous toquons à plusieurs portes avant de trouver une chambre libre. Lit à baldaquin, tableaux (chacun sa lampe), moquette, comme tout le reste, bleu roi. Et la cheminée sans feu que décorent les pignes de pins. Lovely. Nous sommes accueillis par le jeune patron. Ce midi, visite du château. Les châteaux m’ennuient assez vite. Ce que j’aime, c’est la vue. Errances encore et visite de la cathédrale. Par chance, des musiciens y répètent un concert. Là, enfin, nous ne sommes pas noyés dans le flot touristique. Après-midi, musée national d’Écosse. Chouette. Comme à Glasgow, les maitres mots sont diversité, ouverture, passions, transmissions. Je dirais aussi : tout et n’importe quoi… mais on trouverait ça négatif. Dans la rue, une scène drôle : deux grosses femmes passent devant le miroir grossissant, et s’esclaffent de se voir transformées en énormités. C’est l’heure de boire et de manger.

31.10.11 Edinburgh. 19h30

Personne ne s’arrête et l’homme à la guitare chante, au pied d’une porte haute. Belle voix. Il chantait déjà tout à l’heure quand nous sommes passés, il y  deux heures, sur la Royal mile. Il y a  peu d’animation par rapport à ce que j’imaginais, pour un soir d’Halloween. Des groupes de personnes déguisées suivent les conteurs, qui arriveraient presque à nous faire croire aux monstres. Ils s’appliquent en tout cas à narrer avec précision les exécutions qui ont eu lieu sur telle ou telle place de la ville. Des choses étranges surviennent pourtant réellement. Il y a une demi-heure environ, un renard passe devant nous, l’air désorienté. Il file vers les poubelles d’une rue sombre. Nous avons fait le tour de la ville, nous avons surtout perdu notre matinée entre Volkswagen côté ouest et Volkswagen côté Est. Horreur : route barrée, impossible de trouver notre direction, nous les calmes du volant avons même fini par nous disputer : « t’es une mauvaise copilote » ; « c’est toi le mauvais conducteur ». Bref, nous avons fini par trouver le body repair et après harcèlement le monsieur a fini par nous sortir un devis (celui d’une autre golf). Rien de rassurant, vu le montant (plus de 900 £). Monsieur finalement sympathique, mais qui ne pouvait que nous confirmer ce que nous avons souvent pensé ces derniers temps : « It’s bad luck ». Boaf. On fera avec. On a de quoi payer, c’est déjà ça (si la CB marche…)

Notre hôte est musicien, lui et sa copine (vendeuse de bijoux) ont décidé de reprendre ce Bed and breakfast il y a 6 mois. En entrant tout à l’heure, il jouait de la guitare, un ami à lui, de la cornemuse.

Fish and chips. L’homme à la guitare s’est arrêté de jouer. De nouveau, marche jusqu’au château. Le vent se lève. Les gens comment à arriver. Il devrait y avoir un spectacle. On patiente, longtemps. La parade commence, et la pluie se met à tomber. Le cortège se sépare en deux. Les inconditionnels et les frileux. Nous prenons la route des frileux. L’hôtel est à 25 minutes de marche. Ce soir, séance lavage/séchage. Suis crevée. Pumpkins aux fenêtres : j’adore.

1.11.11

Temps superbe. La mer est d’un bleu profond. Nous quittons Edinburgh avec l’idée d’y revenir. Nous nous arrêtons faire des courses et flânons un bon moment dans le magasin, rayon gâteau. Prenons un whisky au hasard, après avoir demandé les conseils du vieil employé : voyons Mademoiselle, il n’y a pas de whisky fort ou doux, il n’y a que des whiskys différents pour des goûts différents. Des différences de techniques et de maturations.

Ce matin, délicieux petit déjeuner : fruits rouges, bacon grillé sur pancakes. Loïc s’est étiré dans le couloir : violent choc pour le lustre, une ampoule de cassée. Sorry.

Nous roulons à présent en direction de Newcastle. Champs au bord de la mer. Vert, jaune, bleu. Soleil éblouissant (qui aurait cru que nos lunettes de soleil nous manqueraient en Grande-Bretagne ?)

À faire en rentrant : écrire à la reine d’Angleterre au sujet des animaux écrasés. Prendre des cours d’histoire. Boire du thé avec des gâteaux – on  en a assez pour tout l’hiver.

Assise dans le parc à bouses de vache de Cambridge, une coccinelle noire aux points rouges vient de se poser sur moi. En me levant, j’ai mis le pied gauche dans une bouse bien fraiche : cela porte bonheur, m’a dit Loïc. J’ai aussitôt pensé qu’on avait encore des chances de passer à côté de la franchise… Ce soir, aéroport de Stansted, le verdict tombe. Entre le coût de la location et la franchise, nous payons 1070 euros. Nous arrivons à Londres plus légers, sauf une bouteille de whisky et des caramels en plus. Visite de Cambridge ce matin. Belle architecture, mais sentiments partagés. Ça sent le stress et le snob. Marche jusqu’à Grancester. Paisible, abritée de la ville, de la circulation, et sous le toit du pound (riche). Petit coin de paradis anglais (pour les propriétaires des villas aux statues de bronze). Hier, sept heures de route entre Edinburgh et Cambridge. Au compteur aujourd’hui : 2089,1 miles (3362 km). Attendons le bus pour Londres.

3.11.11

Londres. Fresque lumineuse, sous la bruine, vivante. Nous décidons de marcher entre Baker Street, où nous laisse le bus, et le 871 Fulham road, où vivent nos hôtes, Kevin et Joséphine. Les rues sont interminables. Les sacs sont lourds et surtout mal équilibrés, mais la ville est assez excitante pour tenir jusqu’au bout. Aujourd’hui, nous apprenons que nous avons fait 8 kilomètres… Quand nous arrivons à l’adresse donnée, une tête se penche à la fenêtre : le rendez-vous parfait (nous leur avions juste envoyé un mail deux semaines auparavant pour leur dire que nous arrivions le 2).Kevin travaille dans le bar à vin juste en dessous : petite moustache et gilet de français. Nous buvons (oh sacrilège) une bière dans ce bar à  vin fourni, avant de monter manger le plat que nous prépare Jo. Sur nos oreillers, produits de bains et Ferrero rochers. La classe. Merci les amis.

4.11.11

Voilà. On a visité Londres. Comme on a pu, mais on a visité Londres. Paysage industrialo romantique, espace paradoxal de modernités désuètes, patchwork de civilisations. Bien vivante, très vivante, agitée, grise et or, tentaculaire, grouillante. La Tate modern, le museum of London, la Tamise, le shopping, l’exubérante richesse, les minettes, les belles bourgeoises rouge-à-lèvrées, les ventres opulents, les hommes en noir devant les bars, ce magasin de livres fantastiques dans la rue classée porno, la lumière comme un éclair qui disparaît vite… Depuis  le début du voyage, elle n’a pas cessé d’être là. Je m’attendais à rentrer le corps presque moisi, imprégnée comme une éponge, d’eau de pluie, mais non, le temps a été clément. Sauf cette fois où nous avons pique-niqué sous le parapluie. Et les nuits. Kevin vient de monter, toujours énergique. Tac tac tac, les marches, le verrou, la chemise à fleurs apparaît. Il nous dit que les renards, il y en a partout. Il dit que ce sont des renards junkies. Le lendemain, nous en croisons un sur le chemin pour prendre le bus. Déception. L’humain aime dire qu’il a vu des choses extraordinaires. Est-ce que c’est assez extraordinaire d’avoir eu 15 jours de temps sec ?

5.11.11

Première fois que je ressens le mot peur : une idée fixe, un soulèvement paraplégique.

Nous quittons Londres vers 11h, arrivons à l’aéroport une heure et demie après. Nous réorganisons les bagages après les avoir pesés : ils sont trop lourds. Je reviens du pèse-bagage et Loïc discute avec une brune… Ludivine !!! Une éternité que je n’ai pas vu cette fille délirante, cette fille que je trouvais simplement super (une chaudasse drôle pleine d’inspirations langagières, physiquement généreuses et constamment souriante) sans pour autant que nous ayons jamais été amies. Ludivine, et son copain au regard noisette, à l’accent canadien et à l’allure intelligente, Ludivine qui revient du Canada, nous dit-elle, après un an sans avoir revu ses proches. Nous sommes dans le même avion. Nous embarquons, le vol se passe correctement (sauf ces écervelés de Marseillais qui s’obstinent à faire chier le monde – et l’hôtesse en particulier), jusqu’à l’atterrissage… Turbulences. L’avion commence à piquer, se redresse pour atterrir, mais vire de gauche à droite sans arriver à se stabiliser. La voix de l’hôtesse ne nous rassure pas « Ladies and Gentleman… Ladies and Gentleman… ladies… » On approche de plus en plus le sol, et on entend, j’entends, dans ma tête et tout autour : « mais ce n’est pas possible ! On ne peut pas atterrir comme ça !! » Je sers la main de Loïc et ce sont les secondes, les minutes, les plus longues de ma vie. L’avion remet les gaz avant de toucher le sol : on redécolle. On ne nous dit rien. Il y a un fou rire général. Ça sent les nerfs et la transpiration. Je ne peux pas décrocher mon regard d’un point flou face à moi. L’avion fini par se stabiliser dans les hauteurs, et le capitaine annonce qu’il va retenter un atterrissage à Marseille. Visiblement, les perturbations ont disparu en l’espace de dix minutes. Plus on s’approche et plus j’ai peur ; mais enfin on atterrit, violemment, mais sans problème. Applaudissements des mêmes qui iront surement porter plainte ensuite. À l’arrivée, file d’attente pour contrôle des passeports. Dans la file, je reconnais un visage : « On se connait non ? » « Tu t’appelles Ambre ? » « Oui ! » « L’Italie, il y a dix ans, on avait été dans une maison un week-end »… Ludivine attend son escorteur, qui doit la mener à Nans les Pins. Merci mon Dieu, nous avons trouvé un moyen de rentrer quelque part (et ce sera chez les parents de Loïc). Nous revenons et c’est le déluge. Toutes les routes sont inondées, les rivières débordent, oui, c’est vraiment le déluge et ses trompettes apocalyptiques. Le Var est en alerte depuis plusieurs jours. Mais enfin, on a atterri.

La villa Noailles s’invite chez Terre de Compassion

20 oct

Si vous voulez lire un article sur la villa Noailles, en voici un.
Profitez-en pour visiter le blog plein de richesses qu’est Terre de Compassion…et pour en savoir un peu plus de ces gens dont il y a, justement, tant à apprendre.

 

Diable d’homme

26 sept

La biographie de Burton.Je suis tombée par hasard sur ce livre, en pensant lire un récit de voyage. A la place, 600 pages de la vie de Richard Burton, racontée par Fawn Brodie. Lues d’une traite. Comment une vie peut-elle être aussi passionnante?

C’est certainement l’acharnement de Burton qui en fait cette pièce d’exception: acharnement à voyager, à écrire, à vivre plus, à penser plus: à être pluriel. 27 langues parlées, quarante connues, des déguisements (jusqu’à se teindre la peau pour percer les mystères de la Mecque et de Harar), et pourtant une seule femme qu’il ait publiquement aimée – et qui l’a publiquement détruit, trahit, en le baptisant sur son lit de mort, en le faisant enterrer en grandes pompes catholiques, et surtout en faisant de son héritage un autodafé. Au feu, les écrits intimes de Burton, au feu, la traduction de The Scented Garden.
Si on sent que la biographie est influencée par les analyses psychologiques, parfois peut-être un peu rapides, ou “datées” (si orientées qu’elles sont sur l’interprétation psychanalytique et sexuelle, et sur la question de l’homosexualité refoulée -?- de Burton), la biographie est honnête, riche, limpide et admirablement menée.
On a vraiment la sensation de regarder la vie d’un personnage en quête de son propre graal, et d’un graal pour tous: la connaissance géographique, qu’il s’agisse de celle du monde, ou de celle de la femme.

La vie de Burton aura certainement été comme une explosion dans l’histoire (anthropologique, linguistique, humaine: est-il même humain de voyager autant  et sans limite, malgré le paludisme contracté, la goutte, la syphilis, la paralysie de ses jambes, la cécité, l’hostilité?). Il était pour son entourage même une explosion de la vie au cœur de la fascination pour la mort, l’incarnation de l’explosion: Orphée ? Partout et nulle part à la fois. Dans mon petit esprit aussi, à présent. Comme un petit démon.
Burton s’expose entièrement, à tout, et expose les autres à la (sa) vérité. Il nous fait nous poser les vraies questions: qu’est-ce que le racisme (il écrit sur les juifs et certaines tribus africaines des propos dits racistes)? Comment peut-il être combiné avec une si grande ouverture d’esprit et un talent de l’intelligence ?
Qu’est ce que le bien et le mal : doit-on laisser les peuples gouverner dans  le meurtre, quand cela s’inscrit dans leurs traditions et leurs croyances ? Un esprit croyant est-il compatible avec un esprit scientifique, en est-il un qui soit plus universellement admissible que l’autre ? Son mariage avec une catholique pure et dure pourrait être le symbole porteur de cette question.
Sa vie “intime” est d’ailleurs source de questionnements essentiels: l’amitié peut-elle avoir pour seule “raison” le partage (Speke était-il un ami, quand bien même ils se détestaient pour leur différence de tempéraments et leur concurrence, alors qu’ils accumulaient ensemble les kilomètres et les maladies?) L’homme peut-il être sans patrie? Malgré la dispersion de Burton en mille lieux, et son rejet primordial de l’Angleterre, n’en reste t-il pas profondément un “british” ?

Le monde donne naissance à des personnalités qui appartiennent à tous, qu’il faut se partager  pour mieux voir. Alors, ce serait vraiment nous, les bacchantes ? Est-ce que pour finir, Burton est vraiment un Dieu ? On peut bien vider Dieu de tout sens religieux et, à la place, mettre le scientifique.
Alors, je vous assure, qu’on puisse lui poser toutes, presque toutes, les questions.
Sauf peut-être: pourquoi l’homme a-t-il besoin d’un Dieu?

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Facebook & moi & moi & moi

23 sept

Facebook. Une révolution. Des avis partagés. D’un regard hargneux [pfff c'est pour les nazes, la nouvelle génération de glandeurs-idiots], je suis passée à une vision fascinée. Facebook. Wouaou. Quel outil. Outil de défiguration, pansement, boîte aux lettres, marteau, laisse, caisse, espion. L’outil à tout-faire. Une boite à outils virtuels, et efficaces.
Je représente un type des utilisateurs facebook : celui qui a un compte, pas trop d’amis, suffisamment pour ne pas être ringard, quasiment pas de photos, mais juste assez pour qu’on me reconnaisse (en tant que fille jolie bien sûr), pas particulièrement d’infos, juste assez pour le dire: ce que je fais c’est ça, si je vous intéresse, il y a mon adresse mail, là, quelque part dans la boite.
Je suis l’utilisateur moyen de facebook, qui publie une actualité tous les 6 mois, qui ajoute un ami tous les 6 mois et, tiens, une photo aussi. Facebook me sert à rester en contact avec la plupart des gens, “prendre des nouvelles”, comme on dit. En vérité, à surveiller, traquer, espionner. Le potentiel facebook est un potentiel Derrick. Ça alimente les conversations : “t’as vu que … ?”; ou ça les vide : “oui, je sais, j’ai vu.”
Bref. Je ne navigue pas beaucoup sur ces eaux-là, juste assez pour voir que l’utilisateur minimum ne lâche rien de lui, même pas son identité, et l’utilisateur maximum, tout, jusqu’à sa moindre pensée : Éric “est aux toilettes”. Mais la subtilité de facebook est de faire de soi-même un petit Napoléon (pléonasme en effet), de faire de soi-même un personnage à la troisième personne, un personnage en activité, qui se regarde lui-même. Facebook le regarde. L’utilisateur maximum donne son corps à la science facebookienne, il vide sa personnalité  — et se vide par là de toute possibilité d’être plus profond que son goût prononcé pour la voile, le chanteur Ben Harper, les gâteaux aux fraises et le Mali. De cet utilisateur là, on sait tout: passé, présent, futur : il a un potentiel de projection contredit par celui de son inexistence même: sa présence sur facebook figurant de son absence à soi-même. Facebook, terrain de jeu, de chasse, de publicité.
Et que se passerait-il si facebook disparaissait? Facebook soutient la vie de millions de personnes. Il leur assure une existence sociale. On a jamais été aussi peu seul qu’avec facebook. Votre rêve était de partager chacun de vos instants avec ceux que vous aimez ? C’est fait. Et même avec ceux que vous n’aimez pas.
Facebook fait peur, facebook est beau et intelligent. Mais ce n’est pas de facebook dont les gens ont vraiment peur: c’est de la société dans laquelle nous sommes. Cet outil la résume si bien qu’il représente la révolution d’internet toute entière. World Wide Web. Une prison de liberté.
L’extravestissement de l’homme. Son épanouissement frénétique?
A quoi faut-il croire? Il semble que ce soit l’une des questions que se posent les non convertis avant de franchir le pas vers la religion facebook.
Mais alors qui ne sent pas concerné, appelé, vers facebook? Si ce n’est pas seulement un moyen de diffuser, d’informer et surtout de devenir fou et délinquant du web, et que c’est aussi un moyen, juste, d’exister sur la toile (autrement dit: le miroir du monde comme le tableau en son époque), quel profil humain est incompatible avec un profil utilisateur?
Le non-utilisateur est un septique résistant conservateur extraterrestre. Mais ne lui ôtons pas son mérite: il est indépendant. Lui, il n’a pas besoin de facebook. Alors voilà, pour, de non-utilisateur, passer à des utilisateurs intelligents, n’oublions pas de ne pas avoir besoin de facebook, et de le mettre au fond de son ordi comme la boite à outils à l’arrière de la voiture. A ne sortir que lorsque cela est nécessaire. Mais qu’est-ce qu’”être nécessaire”? Ne croyez tout de même pas que je puisse répondre à cette question. Amen.
Pardon: “J’aime”.

A voir: The Social Network.

Entendu et lu aujourd’hui

11 sept


Entendu aujourd’hui:

“mmm c’est curieux, ils essayent de prendre la substancialité de la moëlle des génies, mais on voit bien que cela n’est pas contagieux” “– Que ce n’est pas  contaminanant. ” “ouh ouh ouh” (pendant bourgeois au “ah ah ah” de convention chez la classe moyenne).

(en me voyant) “Ah bien elle est là Madame de Noailles!”

“Nous on fait partie de ces femmes, tu vois René, on fait partie de ces femmes qui ont des chambres de 25 m2, au moins; regarde ça, même la salle de bain est minuscule!” (il y a du remue ménage dans la pièce, la bande d’amis s’évertue à calculer le nombre de mètres carrés à mesure d’ entre-jambe) “mm ouais c’est ça hein, ça fait du 16m2: regardez: 1… 2… 3… 4. Pareil de ce côté : … 4.” “Dis c’est vraiment petit, nous je te dis maintenant ce n’est plus pareil, regarde ma cuisine, tu dirais qu’elle fait combien ma cuisine? Elle est plus grande hein?” “Ah ben oui.”

18h30. Je viens de terminer la lecture du Voyage à Motocyclette du Che. Je suis émue. Les larmes me viennent aux frontières de la visibilité, quand c’est un autre qui parle d’Ernesto Guevara. Ernesto, lui, me fait sourire. Ses remarques sont comme des coups de coudes. Amicaux, fraternels, rebelles, complices. Je souris. Et puis il y a la lettre adressée à la mère — on sent l’altérité de l’autre côté, on imagine la liseuse : on est ému –; le mot du père qui raconte, très brièvement, l’aventure de son fils, puis son retour, le moment où, de ses mains, il fait un haut parleur; l’étranger enfin, Ramon Chao, qui commente le récit. Ce regard extérieur vous transporte vers un autre coup de coude, qui tombe sur le ventre, remue les tripes, place un récit de voyage dans une histoire, dézoome. Prenant. Le carnet de bord du jeune Che est  la promesse de tant de jeunesse et de tant de mort. Hier, en rigolant, je disais à Annabelle qui pensait à haute-voix: “Je crois qu’il n’y a pas de hasard et que notre chemin est déjà tracé”, “ah ben c’est sûr, nous allons tous vers la mort, je le prédis.” Hier, je prenais à la légère, comme cela doit être pris selon mes (non)croyances, la prophétie universelle, ce qui nous émeut parce qu’il y a un avant. Ce récit,  c’est l’avant du Che. L’enfance du Che, 8 mois de l’enfance du Che à pied, en mobylette, en bus, en embarcations diverses. Je suis au milieu de la lecture comme plongée au centre de la mer, éperdument chez moi, perdue au plus profond de chez moi, au creux de mes 24 ans. Lui, le 14 juin au Pérou, après 7 mois de voyage; moi, le 12 juin en Inde, au bout de 10 mois.

La phrase de Ramon  est si juste : “Bien sûr, un voyage initiatique se fait sans objectif.”
Les deux compagnons de routes ont quand même en tête les léproseries, qu’ils visitent tout au long du périple. Je dois avouer — et ce n’est jamais facile — que le notre était sans doute plus “touristique” : passif. D’ailleurs, mon destin dit que je ne ferais aucune révolution. Être émue, cela me suffit. Être l’autre, et pouvoir rêver, l’espace de quelques pages, à une aventure plus profonde. Être à la fois celui qui écrit et celui qui reçoit la lettre, dans une dimension individuelle. Trop risqué de prétendre à plus. C’est trop grave. C’est plus qu’un coup de coude. C’est un coup de dé.

L’écriture du Che est cousue de phrases simples et de phrases géniales, le récit commence sur de nombreuses préoccupations mécaniques liées à la moto, avant de se focaliser sur la découverte de nouveaux mondes. L’écriture est fougueuse, impatiente et lucide, modeste et piquante, sincère. C’est une lame délicate.

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La révélation de Giacometti

5 sept

Aujourd’hui j’ai eu une révélation. A 15h15, j’ai regardé décoller l’avion que je prendrai le 21 octobre, depuis la “chambre de Madame”. A 15h16, j’ai eu envie d’envoyer un texto à Loïc : “Je viens de voir décoller l’avion que nous prendrons le 21 octobre”. A 15h17, je me suis dit qu’il ne me restait que 20 centimes de crédit de communication, et qu’il pourraient me servir en cas d’accident. A 17h15 et 25 secondes, j’ai pensé qu’en cas d’accident je pourrais toujours utiliser le numéro d’urgence 112. A 15h17 et 30 secondes je me suis demandée si c’était bien le 112. Puis je me suis imaginée dans un accident, le corps pris dans les débris d’une carcasse; alors à 15h20, dans la vision de moi-même paraplégique, je me suis sentie heureuse, chanceuse, et j’ai eu envie de courir jusqu’à l’aéroport, de courir utiliser mes jambes sur lesquelles continuent, bien vivants, de courir des poils. J’ai réalisé combien mon existence est pleine, complète. Combien je suis entière. A 15h25 une dame, fond de teint disposé sous forme de strates calcaires, a eu l’idée de me parler.

“Alors voyez-vous ça, les gens passent devant un Giacometti sans y faire attention… Ils ne se rendent pas compte… C’est fou ça, non? Moi je suis antiquaire, j’ai assisté à la vente d’un lampadaire Giacometti, rendez-vous compte les antiquaires ont eu une chance inouïe,  inouïe je vous dis, ils ont acheté la pièce 3000 euros et à la vente elle est partie à [elle me donne un chiffre énorme, entre millions et milliard, que je ne retiens pas], oui rendez-vous compte [elle redonne le montant]! Une chance inouïe, parce qu’ils n’étaient pas sûrs que c’était un Giacometti, et ces gens croyez-moi, ils sont deux mais ils s’habillent d’une façon, bien d’une façon.. enfin vous ne diriez pas qu’ils ont cet argent là, voyez vous ils payent une telle somme mais sont tranquillement vêtus ah c’est incroyable je vous dis, il faut le voir moi j’ai de la chance je suis antiquaire vous savez, donc l’expert a confirmé que c’était bien un Giacometti car vous voyez il n’a pas signé toutes ses pièces, et donc celle-ci c’est un pied en bronze, rien que pour le bronze 3000 euros c’est pas cher, vous savez mon frère est antiquaire aussi, vous savez ce qui lui est arrivée eh bien il avait une galerie à Paris mais lors de la crise en 1992 il s’est fait retenir les œuvres restées dans les locaux, 3 [elle donne le nom de l'artiste, je ne me souviens pas du nom, peut-être des Giacometti] pour payer les dettes; il serait milliardaire aujourd’hui mais vous savez moi je dis c’est pas grave c’est la vie hein faut pas regretter, mais ces Giacometti là c’est extraordinaire, si vous saviez ce que ça coûte, enfin vous devez être dans l’art vous devez savoir mais les gens ne savent pas ils passent devant et ne font pas attention c’est fou; il y a ce marché au puces de [nom que je ne connais pas] vous voyez là… ah vous ne connaissez pas mais vous êtes dans l’art oui? Ah les objets ça ne vous passionne pas oui enfin ah vous devez être d’ici, pas de Paris.. Vous savez Paris, il y a ce grand musée là qui s’appelle Pompidou et à côté vous avez l’atelier de Brancusi, si vous allez à Paris, il faudra visiter hein ça c’est vraiment intéressant. Allez, bonne journée Mademoiselle.”

Pourquoi je préfère parler du temps?

Un autre avion décolle. Il est 16h17. Je suis fascinée. L’avion est un objet qui me fascine. De la chambre de Madame, où je veille sur les Giacometti dont les 3/4 des gens se moquent, je me passionne pour les avions. Après tout, les gens font comme moi : en arrivant dans la salle, ils sont subjugués par la vue et non la vitrine derrière laquelle la tête de Marie-Laure de Noailles est giacomettisée; comme moi, quand j’entre dans un musée : ils reniflent l’ambiance intellectuelle de ceux qui croient à l’Art, tout en ne se sentant pas de ce monde-là, comme moi qui fixe Marie-Laure, un livre de Philip.K. Dick dans la main.

“Larry poussa un petit gémissement. “Bon sang, je suis venu au monde il y a 25 ans, je ne vous connais que depuis quelques heures et je devrais croire que je ne suis pas vivant pour de vrai? Que je ne suis pas vraiment… moi-même? Que je ne suis qu’un … accessoire dans votre univers à vous? Un élément du décor?
– Larry, chéri, tu as ton monde à toi. Nous en avons tous un. Mais celui-ci, il se trouve que c’est le mien, et si tu y es, c’est pour moi.” Allison rouvrit de grands yeux bleus. “Dans ton monde à toi il se peut que j’existe un peu aussi. Tous les mondes se chevauchent les uns les autres, chéri; tu ne comprends donc pas? Tu existes pour moi dans mon univers, et moi, sans doute, j’existe pour toi dans le tien.” Elle sourit. “Le Grand Architecte doit se montrer mesuré — comme tout bon artiste.” Finalement, on est pas si loin de la villa Noailles et du surréalisme. Un peu à l’écart tout de même d’un monde où une ampoule tenue par un pied vaut des millions – voire des milliards – d’euros. Alors comme eux, comme “les gens”, je me dis: moi aussi j’ai la tête sur des pieds)

De la chambre de Madame, donc, je plonge les yeux dans la mer, et j’oublie que je suis là pour rien. En veille. Pour du beurre. Et je me rappelle cette phrase au restaurant : “mmmm ce foie gras, du pur beurre”. Remarque à laquelle mon esprit réagit tel une lumière sur un pied en bronze: pourquoi s’embêter à mettre du foie gras? “Ce beurre… mmm, du foie gras”. Le foie gras doit exister dans l’univers du beurre et sans doute, le beurre existe-t-il dans celui du foie gras.

La mer. Ma seule échappatoire. La méditerranée et ses pics et traits blancs, hachures et rayures de bateaux.

16h27. Décollage d’un avion. C’est drôle je cherche toujours à m’échapper d’où je suis. J’ai des Giacometti à 1 mètre de moi, et je regarde la mer. On me parle d’art et je pense qu’il fait beau, dehors.
J’aime mieux raconter les visiteurs que parler de la villa Noailles. Les deux pourtant ont des histoires intéressantes. Les visiteurs viennent pour la piscine. A échelle équivalente que la préférence pour le dauphin chez les enfants de huit ans, les visiteurs préfèrent la piscine, les visiteurs veulent voir la piscine. Mais la piscine est cachée – c’est le drame.


J’ai été voler pour quelques heures l’ouvrage de François Carassan et Bernard Plossu, L’improbable destin de la villa Noailles :

“Construite en 1926 [...], la petite villa a été restaurée, 70 ans plus tard, entre 1996 et 2002. Cela fait court entre son édification et la ruine qu’elle sera vite devenue, ruine moderne parmi les ruines médiévales.[...] Assez pour dire alors qu’elle fût faite seulement, comme toute la Villa Noailles, pour la vie présente et passagère, mais cela avec suffisamment de force et d’élégance que le parti de la restaurer aura pu se défendre et l’emporter. Quelque chose avait eu lieu ici, de rare et de fulgurant [...], la jeunesse, la fortune, l’avant-garde, l’architecture, le surréalisme, le cinéma, les artistes, la fête, l’âge d’or [...]. Ensuite la Guerre, et puis les mondanités, le déclin, la mort. Et après, la vente, l’abandon, le squat, la dévastation, la ruine [...]. Alors puisqu’on ne sait pas où passe la passé et que le temps ne revient pas, que fait-on quand on restaure, et pourquoi ?”

17h30. “On se croirait chez nous!” “Oui sauf que nous on a une chambre pour deux!”
J’aime bien les gens qui rient dans les expos. J’aime les gens qui ne se prennent pas au sérieux.
Toujours pas d’avion à l’horizon. Je guette. Je commence à me faire amie avec le dés-humidificateur.
Encore 1h30 à attendre. Je vais finir par me lasser, même de la mer. Si au moins il y avait des vagues et des surfeurs… La mer est d’un calme redoutable.

Je pense à la Russie. A L’Ermitage et sa gardienne de musée. Sublime. A moi, qui ne prend pas au sérieux les figures tordues. Qui fait semblant de ne pas prendre au sérieux les figures tordues du grand musée de St Pétersbourg.

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